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LE POT DE TERRE

LE POT DE TERRE

Il en avait vraiment assez de la vie qu’il menait. Rempli. Vidé. Lavé. Rempli à nouveau. Et ceci, encore et encore. Quel ennui ! Quelle vie je vous jure ! C’est pas une vie ça ! Seule variante : demeurer parfois plusieurs jours, oublié sur une étagère métallique.

 

Il rêvait à une vie de carafe en verre et se projetait quotidiennement dans une série TV où se succédaient les péripéties de la vie d’une magnifique carafe. Une vie riche, pleine, si palpitante ! Pas de temps pour s’ennuyer. Mais lui, en simple pot de terre, rien de tout cela. Et il n’en pouvait plus. Alors il se mit à la recherche du maître des pots et carafes, le grand potier- verrier.

Contrairement à ses attentes, ce dernier travaillait dans un modeste atelier qui ne payait pas de mine. Une petite entrée sans éclat ; et dedans, une manufacture tout ce qu’il y a de plus banal, ordinaire.

Je n’en peux plus

Après avoir scruté du regard les lieux et identifié les dernières créations, le pot avait encore renforcé sa conviction : « Je suis bien le plus moche et le moins digne d’intérêt de tous ces récipients. » A voir tous ces contenants qui sont placés ici, je le réalise une fois de plus. Puis arriva le vieux potier-verrier. Un bonhomme très âgé, un peu courbé, à la barbe poivre et sel. Un gaillard tout ce qu’il y a de plus ordinaire, à deux détails près : son regard et son sourire. Il se dégageait quelque chose de spécial de son visage. Mais le terreux n’y fit pas plus attention que ça. Il avait préparé son plaidoyer, son réquisitoire et il attaqua d’entrée : « Cher créateur, aviez-vous bien conscience de ce que vous faisiez lorsque vous m’avez formé ?

 

Erreurs

Je n’aurais jamais dû sortir de votre atelier ; jamais sous un tel aspect. Erreur n°1.
Puis vous m’avez assigné à être rempli – vidé – rempli – vidé, du liquide le plus vil, le plus insipide qui soit : j’ai nommé la flotte. Et ceci, encore et encore. Erreur n°2.
Vous auriez tout de même pu me donner plus fière allure. Je regarde autour de moi depuis des années et je ne trouve que des confections plus dignes d’intérêt que moi. Qu’ai-je donc fait pour mériter un tel sort ? Le pire dans ma condition, c’est le désir, l’envie de ressembler à un autre ; comme à cette somptueuse carafe de verre et la vie de rêve qu’elle mène. En comparaison, ma vie est une
longue et répétitive corvée. Erreur n°3.
Je n’en peux plus. »

Une défense béton

Le vieux compère continuait à regarder le pot de terre avec la même bienveillance. « Tu ne dis rien ? » ajouta le terreux ? Le potier garda le silence encore un moment. Puis il lui dit : « Te voilà bien en colère cher ami. Si seulement tu pouvais voir combien je suis fier de toi et combien je t’aime. Retournes à ce que tu décris comme l’existence la plus misérable qui soit durant une semaine encore. Puis reviens me voir ici. »
Le pot avait attendu tout autre chose de cette rencontre. Il avait affûté ses arguments. Il avait établi une défense béton au cas où le potier contre-attaquait. Mais rien de tout cela. Et cela le laissa sans voix. Il opina du chef et rentra chez lui.

L’inattendu

Six jours se déroulèrent en tous points comme tous les jours de sa sombre vie.
Mais le 7ème jour – jour du 2ème rendez-vous avec le boss – il se passa quelque chose d’inattendu. Rempli d’eau, le pichet fut placé sur une table dans une chambre où il n’était jamais allé. A côté de la table, une femme fort âgée étai alitée ; très affaiblie. C’était d’ailleurs la dernière journée de sa vie. Le personnel
soignant était débordé et elle avait reçu pour tout soin cette portion d’eau fraîche. Alors elle s’adressa au pot de terre d’une petite voix fluette : « Tu es peut-être le dernier objet avec lequel je serai en contact de mon vivant. Je sens bien que le souffle ne va pas demeurer en moi encore bien longtemps. Tu es un simple
pot de glaise qui contient de l’eau. C’est vrai. Mais pour moi, à l’aube de ma mort ici-bas et à l’aube de ma naissance dans le ciel, tu es le porteur d’eau précieux et irremplaçable qui me permet d’humecter ma bouche desséchée. Tu es un cadeau du ciel, un avant-goût d’éternité. Tu es pour moi le signe d’espoir que le Très-Haut tient ses promesses quand il nous dit qu’il prend soin de nous. »

Ce soir-là, le glaiseux s’endormit apaisé comme jamais. Ce qu’il avait entendu et vécu l’avait bouleversé. Puis il retrouva le potier comme convenu. Mais cette fois-là, il ne pipa mot. Il attendait que le maître des lieux s’exprime. Ce dernier n’eut pas besoin de dire grand-chose ; mais seulement : « Prêt à me faire
confiance ? » Et lui de répondre : « Prêt. »

Il retourna à sa vie et poursuivit son activité avec une conscience renouvelée. De vulgaire et aveugle récipient, il était devenu porteur de l’eau de la vie. Tout était nouveau pour lui.

Léonard, juillet 2017